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  • Marc Meganck

"Moi, médiocre et méchant"

Mis à jour : juin 20


En cette phase X de déconfinement – d’un énième aveu de déconfiture socio-politique –, on observe encore et toujours aux entrées, aux portes, aux seuils, à tous les accès, le retour ou la réactivation d’une caste bien à part : celles et ceux à qui on délègue le petit pouvoir éphémère de créer des files, trier, compter, autoriser, empêcher, mettre de l’ordre dans la foule indisciplinée. Des adeptes des pratiques dignes des pires vigiles, des surveillants détestés, des videurs de boîtes de nuit, des vieux profs du vingtième siècle qui nous tapaient sur les doigts avec une règle en bois ou, mieux, en métal. Les dimensions très modestes de cette autorité de pacotille, son ambition tout aussi basse, apportent pourtant à celles et ceux qui en sont devenus les dépositaires la possibilité de montrer leur vrai visage, leur haine ordinaire, leur petit esprit, leur méchanceté et, par-là, leur médiocrité. Aux super-, aux hyper-, aux méga-marchés. Aux gueules rouvertes des galeries commerçantes. Au pied des tours de bureaux. Aux grilles des chantiers. À l’orée des forêts et des zones libres. Ils et elles sont là, à l’affût, guettant le faux pas, la désobéissance, la trogne qui ne rentre pas dans le cadre, qui déborde du moule bien-pensant. Alignée sur les trottoirs, une milice des temps sanitaires tient la masse docile à bonne distance de ses désirs. Si, sur le fond, la mission de cette armée levée à la hâte répond à un certain « besoin » – le respect de quelques règles essentielles pour traverser un contexte médical, économique et social inédit –, elle dérape cependant, elle glisse. Cela tient du coup de sifflet de l’arbitre sans licence qui sanctionne ou annule une action, qui sort un carton rouge pour exclure sans être sûr de rien. Cela traduit surtout la frustration de beaucoup qui éclate au grand jour. Andy Warhol avait eu ces mots visionnaires : « À l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité mondiale ». L’ère « covidienne » semble avoir donné à certains le sentiment d’être mis sur le devant d’une scène très discutable. Pions, gardiens, soldatesque de seconde zone, maugréant loin du front pour garantir « l’exigence » ou « la simple recommandation ». Avant la crise, ces individus étaient des anonymes, des hommes et des femmes de l’ombre – des gens normaux ? La lumière qu’ils croient voir portée sur eux ne leur va pas très bien. C’est un mauvais spectacle, dans une salle obscure, avec un public bâillonné. Qui accepte de se faire crier dessus à l’entrée d’un magasin ou d’un restaurant ? Qui supporte de se faire insulter à l’entrée d’une librairie, temple du savoir, de l’histoire et de la fiction, de l’art et des mots volatiles, de l’évasion ? Le souvenir des rangs que nous formions le matin dans la cour de l’école avant d’entrer en classe nous revient comme un uppercut. Nos zigzags aussi, ajustés à la latte par « l’éducateur » pour en refaire des alignements normés. Et tout le monde se tait, baisse les yeux, se bouche les oreilles pour ne pas entendre les invectives, courbe l’échine pour accéder à l’achat, à la consommation pleinement retrouvée…


Photo : Hal Gatwood - Unsplash

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