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  • Marc Meganck

Les larmes de Sophie


Été 2020. La quasi simultanéité des décisions prises quant à l’avenir ou au renouveau de Notre-Dame de Paris et de Sainte-Sophie à Istanbul nous rappelle les regards très différents qui peuvent être posés sur la notion de patrimoine mondial. Une cathédrale à l’ouest, une ancienne basilique à l’est. Reconstruction « à l’identique » à Paris, réaffectation en mosquée à Istanbul. On se souvient des larmes et des cris de détresse à travers le monde après l’incendie de Notre-Dame en 2019, de l’engouement archéologique et historique, des promesses de dons pour la rénovation, des réminiscences littéraires, avant tout hugoliennes. L’émoi est bien moindre – c’est peu dire – en ce qui concerne le sort de Sainte-Sophie, antique sanctuaire byzantin dont la construction remonte au VIe siècle. Les autorités turques ont tranché – dans le vif. Sainte-Sophie sera rendue au culte musulman. L’Unesco et certains pays protestent « vivement ». D'aucuns dénoncent des ambitions politiques, une forme de démagogie, une stratégie géopolitique, un déni d’universalité et d’humanisme… D'autres y voient tout simplement une évolution logique. Or la religion est loin, très loin, d’être la question centrale. Sainte-Sophie (Haghia Sophia, la « Sagesse divine » des Byzantins ; Megale Ekklesia, la « Grande église » des Grecs) a déjà été une mosquée (Aya Sofia Camii) et ce pendant près de cinq siècles – son aspect extérieur le rappelle avec force. Rien de très neuf donc. L’histoire aime les cycles, les reprises, le recommencements. En 1934, Mustafa Kemal Atatürk avait « rendu la basilique à l’humanité » en la transformant en musée. Il semble que ce statut vienne d’être annihilé. Et après ? Mosquée, basilique ou musée... qu'importe, au final. À l’image d’Istanbul, Sainte-Sophie est avant tout un pont, une charnière, un lieu de contact et de passage essentiel entre Orient et Occident. Tant de siècles sont résumés dans son enveloppe architecturale. Tout y est beau, sensible, palpable, envoûtant : l’héritage gréco-byzantin, les mosaïques figuratives chrétiennes, les disques de bois peint ornés de caractères en or scandant les noms sacrés de l’islam, la coupole, le narthex et la nef, les minarets… C’est une formidable synthèse d’art religieux et d’architecture. Il reste à espérer que Sainte-Sophie demeure accessible à tous et que des plâtres et autres enduits ne viennent pas effacer la patine des siècles pour acter la réaffectation. Tandis que l’on débat à Paris sur la reconstruction de la flèche de la cathédrale pour préserver la skyline de la Ville Lumière, à Istanbul la belle Sophie pleure de ne pas être considérée à sa juste valeur universelle…

Photo : Unsplash

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