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  • Marc Meganck

L'adret des villes

Mis à jour : juin 19


Le versant – le trottoir pour coller à la réalité urbaine –, celui qui est exposé au soleil : l’adret. Terme adapté aux pays montagneux diront les spécialistes grincheux. Or la ville tentaculaire, étendue, à perte de vue, est un aussi un paysage accidenté, un espace complexe et sensible par ses élévations et ses sommets qui créent du relief même là où celui-ci est absent : des montagnes de pierres, de briques, de béton, de verre et de métal, des flèches gothiques, des façades néoclassiques ou Art Déco, des alignements haussmanniens, des gratte-ciel contemporains chatouillant les nuages, des tours et des immeubles à appartements promettant des vies étagées, encagées.

De la même manière qu’elle a cette capacité à monter, la ville peut aussi s’aplatir, descendre, s’enfoncer, se fondre dans des ravins verdoyants, s’évader par des talwegs artificiels menant aux contreforts de nos envies, de nos désirs, disparaître sous terre, s’estomper dans des fosses communes…

Dans ce dédale, ombre et lumière rivalisent et à la fois se complètent. Mais rien n’est figé. La déambulation reste le mot d’ordre, le moteur du désordre. Traverser la rue, quitter l’adret de notre quartier, arpenter l’ubac, cette part ombragée, soumise au nord, à la luminosité restreinte, là en face, de l’autre côté, à quelques mètres, à quelques pas. Jamais peut-être cette dualité n’a été si marquée qu’en ces temps singuliers : éclats ou ténèbres, projecteurs ou coulisses, routes balisées ou chemins de traverse.

Pour appréhender pleinement une ville et son histoire, il faut quitter notre zone de confort, emprunter des itinéraires nouveaux, des virages inquiétants et quelquefois retomber sur des lignes droites, infiniment rectilignes, tombant à leur tour sur des carrefours inédits. Il faut voir et vivre nos lieux quotidiens sous un autre jour, un autre angle.

Souvent décriées, comme on martèle une série d’antiennes – pollution, surpopulation, dangerosité et autres balivernes –, les villes offrent pourtant, par leur morphologie, par leur imbroglio d’artères, cette option qui relève d’une certaine féerie : le choix de l’adret ou de l’ubac, voire la pratique de ceux-ci en alternance, comme on profite d’un bain de soleil avant de se reposer dans l’ombre rafraîchissante.

Marcher dans la lumière vive – « sur l’adret » –, voilà ce qui nous sauve alors que le débat fait rage quant à la place à laisser dans l’espace urbain aux monuments glorifiant un passé encombrant. Or l’histoire – son sens intrinsèque, la direction qu’on veut bien lui donner – devrait nous fortifier pour traverser la rue et rejoindre la page sombre de notre passé commun. Déboulonner, abattre, arracher, décapiter, dynamiter, déplacer, cacher une statue ou un monument, ces actes – pour autant qu’ils soient utiles et créent un véritable changement sociétal, je ne le pense pas – n’auraient une réelle signification que s’ils étaient accompagnés d’un encadrement historique et politique assumé. Il faut surtout éduquer et rappeler, encore et encore, ramener le débat à l’essentiel : l’égalité, le respect, l’humanité. Il faut se souvenir des erreurs, des errements. Certes. Mais il faut aussi accepter de les regarder en face, même si c’est moche, même si c’est inconfortable. Alors seulement pourra commencer un travail de conscience collective.

Le spectre est large, de la lumière actuelle et ses variantes jusqu'à l’ombre portée de l’histoire et ses répliques. Grâce à l’adret et à l’acceptation lucide de l’ubac, l’attrait des villes et la compréhension de leur passé – je l’espère – resteront prégnants…



Photo : Martino Pietropoli - Unsplash

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