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  • Marc Meganck

Le passage

Mis à jour : juin 30



Sans doute est-ce parce que « la machine » s’est arrêtée brutalement mi-mars, pour les raisons que l’on serinent encore et encore, que mon attention a été assez rapidement attirée et bientôt accaparée par cette idée : « le passage », la fin d’un cycle, ces instants fragiles, mais si beaux, qui ne reviendront jamais. Les images resteront gravées, inscrites. Les sons aussi, le cri des gamins dans la cour de l’école. L’odeur de la cantine, celle de la garderie. La course tôt le matin pour arriver à l’heure et déposer notre fils avant la fermeture des portes. Le même sprint le soir, après le boulot, pour le récupérer, le retrouver, l’arracher parfois, à ses occupations du jour, à ses amis, son univers en construction constante, exponentielle.

Le cartable « Mickey » qui a tenu le coup, pendant ces trois années de classes maternelles. Dedans, la boîte à tartines et la gourde à eau, garnies des autocollants successifs vénérés puis arrachés, ostensibles puis grattés, reniés selon les envies, les héros placés sur un piédestal ou voués aux gémonies. Dans ce cartable aussi combien de « trésors » glanés dans la cour de récréation ? Des bouts de bois, des cailloux, des objets indescriptibles et encensés, des dessins d’une indécente liberté créatrice, des bricolages avec des riens, une poignée de sable qui glisse entre les doigts à la manière du calendrier qui file. Le fait d’avoir – enfin, et pleinement – passé ces semaines, ces mois ensemble, avec notre fils, le fait d’avoir été « obligé » de traverser avec lui cet espace-temps très singulier, m’a fait prendre conscience que ces années ont été essentielles : l’enfance si belle, délectable – difficile parfois, souvent, à assumer – mais, oui, si éblouissante par le bonheur et l’affection qui nous ont été rendus en retour, gratuitement.

Juillet est là ou presque, il nous chatouille les pieds. Le « goûter d’adieu aux maternelles » a lieu dans les jardins de cette ancienne abbaye que je connais si bien. Musicalement, mon rythme cardiaque accélère, mon cœur fait un improbable grand écart pop-rock-chanson-française entre La Grande Sophie – « Qui avait la solution / Pour ne jamais devenir grand » (On savait) et Jay-Jay Johanson (Advice to My Younger Self) – « Never let that kid inside you die » (Ne laisse jamais l’enfant qui sommeille en toi disparaître). Les premières amitiés, les premiers bisous. Pique-nique de fin d’année scolaire, si spéciale, si cruelle par son manque de respect pour le passage pourtant important des maternelles aux primaires – le contexte a tout gommé, ni célébration ni récompenses. J’ai fui les grappes de parents disséminées sur la pelouse pour me réfugier sur une butte garnie d’une chapelle baroque. Il y a plus d’air ici. La vue englobe, elle permet de mieux appréhender ce qui se passe dans ces jardins. Les enfants cachés dans les buissons, chuchotant, retenant les rires pour maintenir le secret. Et quelques minutes plus tard, les voilà en face de moi, là-bas, au sommet d’une pente herbeuse. Alignés et fiers, ils imitent le hurlement du loup – à la vie débordante –, tous en cœur, alors que le soleil brille toujours sur cette séquence, ce travelling improvisé : ces visages, encore très poupins, ces petits garçons, ces petites filles, ces copains. Leur « innocence » résistera-t-elle à l’été, à la séparation, aux vacances des uns et des autres ? La rentrée de septembre et son lot de changements, de départs et d’altérations aura, je le crains, hélas et par bien des aspects, raison du tableau de ce 29 juin 2020. Alors je me lève et je rejoins l’autre côté de l’abbaye. Je me mêle aux enfants, je cours avec eux, en désordre, dans la lumière vive, dans la végétation presque luxuriante, hurlant comme un loup…

Photo : Unsplash

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