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  • Marc Meganck

Nuit tristesse


D'abord de la pétillance, direction le Val de Loire : deux bouteilles de Bulle de l’Ouest, méthode ancestrale. Rafraîchissant pour les idées, tonique pour les velléités de continuer. Puis du blanc, sec, un muscadet Sèvre-et-Maine sur lie, deux flacons également. Ensuite… Un rouge qui traînait là, ramené par je ne sais qui du night shop, un vin râpeux, bu par réflexe ou accident, pour accompagner les derniers échanges : l’évolution de la langue française et la disparition des liaisons entre les mots, l’alcool compliquant les explications, faisant bouger les bouches étrangement, produisant des sons avec trop de « z », trop de « s ». Bulle éclatée, couvre-feu dépassé – certains soirs ne sont que transgressions. Fuite dans la nuit noire, à travers la ville éteinte, hors délais, comme un coureur cycliste égaré qui rentre longtemps après le peloton. Quelques gouttes de pluie, taches sur les pavés, giclées sur les vitres. Puis la douche, froide, glaciale, ce SMS qui sonne dans ma poche : « Monsieur Jean est décédé ». Combien de temps que je ne l'ai plus vu ? Un an ? Un tram vide, éclairé au néon, balafre les abords du palais de Justice. Relire le texto, dix, vingt, trente fois. Les mots sont bien réels. Le tram s’éloigne, reptile de métal. Mes lunettes s’embuent, foutu masque. Monsieur Jean… On s’appelait tous les quatre « Monsieur » quand on se retrouvait dans les troquets du centre-ville. Une espèce de distinction bistrotière : Monsieur Vladimir, Monsieur Francis, Monsieur Marc,… Monsieur Jean. On se vouvoyait aussi, ce qui augmentait l’élégance et mettait une distance noble entre nous. On était égaux, alors qu’on n’était ni du même milieu ni de la même génération. On ne se donnait jamais rendez-vous. Mais on finissait toujours par converger les uns vers les autres. Glaner les potins du quartier, saluer les habitués, commenter l’actualité, évoquer nos dernières lectures. Monsieur Jean habitait loin du centre de Bruxelles, mais il y venait tous les jours en train, acheter des livres, rencontrer des gens, pratiquer le grand écart entre l’apéro du midi et celui du début de soirée. Monsieur Jean, son imperméable beige, son visage rappelant Jean Gabin, son allure Napoléon. Six mois déjà qu’il n’avait plus pu faire sa tournée – son âge avancé, les bars fermés, le monde sous cloche. Sale temps ! Sa silhouette n’apparaîtra plus dans les cafés de l’impasse Saint-Nicolas. Je me mouche dans mon masque en me remémorant ces mots de Fernando Pessoa : « J’ai passé ces derniers mois à passer ces derniers mois. Rien d’autre, un mur d’ennui surmonté de tessons de colère »…



Photo : Unsplash

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