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  • Marc Meganck

La liberté des anges


La limite, le lieu où le pays met les pieds dans l’eau, pour se rafraîchir, quitter quelques heures un quotidien morne. Le lieu idéal pour s’évader, se croire insulaire, se projeter loin sur la ligne d’horizon… Qui aurait bien pu prédire que la mer du Nord – si chère à nos cœurs, tellement indissociable de nos souvenirs d’enfance – deviendrait le principal paysage de la fracture sociale ? Cette balafre qui ne cesse de grandir, non pas en suivant un axe nord-sud comme certains tentent de nous le faire croire, mais tout en sinuosité, d’un quartier à l’autre, d’une rue à l’autre, d’un immeuble à l’autre, d’un étage à l’autre. La Côte n’est désormais plus une zone de libre circulation des personnes. Un droit fondamental est bafoué. Une petite symphonie militaire se superpose au clapotis, au bruit des vagues. Contrôle des cartes d’identité, et toutes les preuves à présenter : laissez-passer, titre de propriété de seconde résidence, réservation d’hôtel, attestation d’emploi, abonnement parking. La plus huppée des plages belges et la plus beauf ont pris la même décision au même moment, dans la chaleur écrasante d’un été très spécial. C’est la rengaine des extrêmes qui se rejoignent et proposent les mêmes « solutions », certes avec des mots et des ambitions différentes. Anges et démons ne se toiseront plus sur la plage durant le week-end, ni bagarres à coups de parasols, ni face-à-face avec la police. La pauvre masse citadine est priée de ne pas venir sur le littoral – « jusqu'à nouvel ordre ». Les convois sont interdits d’entrer en gare. Les ploucs n’ont qu’à ingurgiter quelques heures de télé supplémentaires, ils n’ont qu’à surfer sur la toile, à défaut de la vague. Mais voilà que l’orage s’en mêle et rend toutes ces mesures un peu vaine. Les autorités très locales et les baronnies se frottent leurs mains hydro-alcoolisées. Le troupeau ne sera pas sur la carte postale balnéaire de ce dimanche de canicule qui part en mode déluge. Le peuple des villes ne viendra pas troubler l’ordre public, il ne foulera pas la plage, le sable chaud, la digue. La force des éléments atténue un peu les rancœurs. Les éclairs et le tonnerre étouffent les grondements trop terrestres,... et garantissent la liberté des anges.

Photo : Unsplash

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