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  • Marc Meganck

La dispersion


Où sont-ils ? Que font-ils ? Ont-ils arrêté de boire, ou alors augmenté leur consommation, dans des proportions insensées, dévastatrices ? Un alcool solitaire, pratiqué en errant dans la rue, en se morfondant chez eux, en songeant aux allers-retours à la bulle à verre. Les habitués des bistrots de quartier ont été dispersés depuis si longtemps. Leur éparpillement rappelle la suppression des communautés religieuses à la fin du XVIIIe siècle, parce que jugées inutiles, « pas essentielles ». À l’image des communautés contemplatives de l’Ancien Régime, les groupes d’habitués des bars ont été jetés à la rue par un ordre nouveau. Or le bistrot relie, il annihile les différences, les classes sociales, il rend égal, il met à flot, à quai, à zinc. Il permet tout dans un espace-temps à la fois liquide et mantique. On y communie dans des verres-calices, on s’y confesse dans les arrière-salles, on y voit briller des bougies dans les yeux des amis, on y passe le temps comme on égrène son chapelet, on y épouse la nuit. La saison des premiers pollens allergisants accentue encore la sensation de dispersion. Tout est au vent, en mode volatile, plus rien ne peut s’arrêter, ni au comptoir ni en terrasse. Quelle pollinisation nous sera promise au printemps ? Dispersion de la clientèle et des loufiats. Dispersion des mousses et des aigreurs. Dispersion de cendres s’il n’y pas de réouverture. En attendant les vitrines se couvrent d’affiches révolutionnaires : « Un bar fermé, c’est un voisin qui meurt », « Rendez-nous nos bars », « Défendons nos libertés », « Wake up ! »… En attendant les habitués tournent en rond dans leur quartier, ils passent et repassent devant leur antre, écrasent leur nez sur la porte et regardent dans le corps sans vie, dans la pièce sans lumière. Plus d’éclats de voix, plus de rires. Rien. Le silence. Parfois, à un carrefour, ils croient reconnaître un visage familier sous un masque, un semblable, un noceur, une conquête, un ivrogne, une patronne, un barman, un serveur, une ombre. Et toujours ils se heurtent à la porte close, à leurs envies contrariées, à cette tristesse diffuse qu’Antoine Blondin avait si bien décrite dans Un Singe en hiver : « Je vis au seuil de moi-même, à l’intérieur il fait sombre. »



Photo : Unsplash

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