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  • Marc Meganck

Basculer


Stop ou encore ? Qui se souvient de cette émission qui passait à la télévision ? Un chanteur amateur se produisait en live, il enchaînait les titres tant que le public lui donnait le feu vert en votant par téléphone. La Belgique se satisfait de ce genre de programmation depuis des décennies. Les négociations – « masquées », rien de neuf – ont repris pour la formation d’un gouvernement fédéral. Avec les mêmes pantins qui avaient juré de ne pas se compromettre avec leur double inversé, avec l’ennemi, avec les antipodes. Entre-temps, les forains ont été renvoyés comme des malpropres sur les routes, avec nulle part où s’arrêter et divertir, nulle part où apporter de la magie aux gamins. Le monde de la nuit est obligé de vivre le jour, sous un soleil éteint – stroboscopes à l’arrêt, piste de danse déserte, aiguille stoppée dans sa course sur le sillon du vinyle. Les salles de concert sont closes, le personnel technique remercié – mais, à la télé, le foot reprend ses sacro-saints droits de diffusion lucratifs. Le théâtre est victime d’une incroyable comédie, prisonnier de bouffons sortis de ces éternels placards. La littérature est sous perfusion de prix Pulitzer. Les petites entreprises, les indépendants, les bars de quartier souffrent – combien ne rouvriront pas les yeux après le coma ? Pandémie ou pas, le temps n’est-il pas venu de basculer ? Proposer enfin autre chose, quitte à passer par la case divorce, la dissolution. Mais avancer, prendre les décisions unanimes et uniformes qui s’imposent en temps de crise. Cesser les convenances molles, les jérémiades, les promesses au parfum électoral. Les jours sans gouvernement et sans ambition défilent, comme à l’accoutumée. Personne ne moufte. Parce qu’il y a la maison avec le jardinet, le barbecue et la balançoire, le CDI, la voiture de société, les chèques-repas, les congés payés, le frigo rempli, les achats futiles sur Amazon. Faut-il attendre d’avoir faim pour se révolter ? Pour agir… Dans Une très légère oscillation (2017) – carnets de voyage aux accents de journal intime, genre majeur –, Sylvain Tesson a ces mots tranchants, aphoristiques : « Et si la vie ne consistait qu’en une seule chose : prendre un jour une haute et dernière décision, dût-elle se montrer fatale ? C’est le kairos des Grecs : le moment où l’homme arrivé à une fourche de sa route, choisit de choisir, décide de décider, accepte de basculer dans la grandeur. » Et si cette époque incompréhensible était notre chance ? Pour changer, pour basculer…

Photo : Unsplash

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