Rechercher
  • Marc Meganck

Ataraxie


J’ai enfin lâché prise. Je crois, je l’espère… Il m’aura fallu un an de révolte verbeuse et de vitupérations pour y arriver. Des mots pour crier mon désarroi, mon incompréhension, mon impuissance face à la gestion et la digestion de la pandémie de Covid-19. Des vagues, de l’écume. Je me suis trouvé une image, un autre contexte. C’est ce vieux truc de la méditation. Arrimer son attention sur quelque chose d’apaisant. Quand je ferme les yeux, je m’imagine au bord du Tonlé Sap, au Cambodge. Ce système hydrologique qui combine un grand lac et le fleuve qui l’alimente n’est jamais le même sur une carte géographique. Ses rives et ses plages se déplacent sans cesse, comme une tache qui grandit et grandit encore sur du papier buvard, ou qui parfois s’estompe. Un pays dont la forme est constamment redessinée, non pas par quelque volonté politique ou coloniale, mais par les agissements subtils de la nature. Réduit à sa plus simple expression durant les mois les plus chauds, le lac devient une véritable mer intérieure pendant la période des pluies. Invariablement, au fil des saisons, les villages flottants et les fermes de crocodiles se laissent porter par les eaux. Quand le lac atteint son niveau le plus haut, les forêts de la région sont complètement immergées, la mer est moutonnée par les cimes des arbres. Un biotope recouvert par les pluies diluviennes, des crocodiles au fond, des maisons en flottaison, des existences en transit, évitant de mettre un pied sur « le continent ». Le Tonlé Sap est une île inversée qui se déplace au centre d’un pays où la mer est pourtant résolument au sud. J’y pense souvent quand je traverse Bruxelles à pied. Cette petite capitale où j’essaie de garder la tête hors de l’eau comme un de ces arbres engloutis par le Tonlé Sap. Cette ville où je flotte, je coule, je remonte pour respirer et replonge pour taquiner les crocodiles. Depuis plus d’un an, mon horizon s’est rétréci comme un lac asséché par des forces occultes. Mais je sais que bientôt tout s’agrandira de nouveau, pour occuper l’espace approprié. Le cycle, la marche du monde, l’humain face à ses contradictions et ses défis. Ce combat n’est plus le mien. J’ai enfin lâché prise. Je crois, je l’espère… Je n’aspire plus qu’à la quiétude, à la paix intérieure, qui sait, au bonheur. En tout cas à une manière d’ataraxie, un espace personnel où mon corps et mon esprit seront au repos – enfin.



Photo: Unsplash



48 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Fatum