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  • Marc Meganck

À pas lents sur le campus


Rien n’avait changé. Les grands axes, les squares, l’ordonnancement des bâtiments, leur gabarit. Journée tiède de printemps. Ciel diaphane. Il y avait beaucoup de monde sur le campus – fourmilière à la fois au travail et à l’arrêt. Non, rien n’avait changé. La bibliothèque, les alignements de blocs, de styles si différents, identifiables par des lettres majuscules : A, U, H, J, P, K, C… sans ordre apparent, sans qu’aucun mot dicible n’émerge de cet alphabet secoué. Bientôt trois décennies que j’étais entré à l’université, et plus de deux que j’en étais sorti. Je me suis vu dans le reflet de la vitrine de la librairie des Presses universitaires. Même si, intérieurement, j’avais la conviction d’être toujours le même qu’autrefois, j’ai réalisé que j’étais désormais « un autre ». Rien n’avait changé sur le site universitaire, si ce n’était moi. Ce visage plus rond, cette barbe et ces cheveux aux couleurs de l’hiver, cette silhouette moins empressée. Dans la masse grouillante, j’aurais éventuellement pu être un assistant, un professeur, à la limite un étudiant tardif, comme ces essences d’arbres qui prennent plus de temps pour éclore. Ou alors le père d’un de ces jeunes assis sur les bancs ou dans l’herbe ? Je n’étais rien de tout ça. Je ne faisais que traverser à pas lents une page d’hier, un espace qui ne m’était plus destiné. Lunettes de soleil, veste en cuir pelée. Incognito ou invisible, un peu des deux sans doute. Trimballant déjà un sacré bagage d’expériences et de souvenirs, d’ici et en fait surtout d’ailleurs. Étais-je seulement là, évoluant solitaire au milieu de la foule de l’avenue principale du campus ? Sur un des murs de l’escalier menant au foyer culturel, j’ai lu cette citation de Salvador Allende, bombée à la peinture, couleurs mélangées, rouge, bleu, vert, jaune : « L’histoire est à nous, et ce sont les peuples qui la font ». Le monde continuait sa course – engagement et rébellion en mode tag. Cette histoire estudiantine n’était plus la mienne depuis longtemps. Alors, toujours à pas lents, j’ai pris la direction du bois, en me retournant une dernière fois. Paradoxalement, regarder de temps à autre en arrière nous fait avancer. Au-delà du rideau dense d’arbres en train de reverdir, il y avait mon existence actuelle, un point sur la ligne de vie, un stade parmi d’autres, un moment tenant du réel luxuriant et une suite tentatrice…



Photo : Unsplash

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